Sauvages ! La carotte sauvage

La région de Bruxelles-Capitale est bien plus verte qu’on ne l’imagine et abrite une mosaïque de parcs, bois, jardins et forêts. Au creux de ces poumons verts, une ribambelle de plantes sauvages ont élu domicile et ne demandent qu’à être rencontrées. Nous avons eu envie de vous partager une série d’articles sur quelques-unes de ces sauvageonnes de chez nous, avec des conseils sur la manière de les identifier, les cueillir et les utiliser. Ouvrez grand les yeux et les oreilles, le voyage en vaut la peine!


 

CAROTTE SAUVAGE – DAUCUS CAROTA

La carotte sauvage est une belle plante formée d’une ombelle de fleurs blanches et parsème nos prairies printanières de ses inflorescences en forme d’étoiles. C’est la version primitive de notre carotte domestiquée, un membre de la dynastie des Apiacées, famille nombreuse et complexe, qui fait cohabiter des plantes médicinales et alimentaires avec des plantes toxiques voire mortelles. 

On croise souvent la carotte sauvage sur les bords des routes, en ville comme à la campagne, et si vous froissez ses feuilles bien vertes et découpées, vous pourrez sentir une légère odeur de fane de carotte. Mais la carotte sauvage dégage surtout un parfum de mystère, c’est une plante énigmatique, un peu secrète, parfois difficile à reconnaître et qui se transforme au fil des saisons. Hier, aujourd’hui, demain, elle dévoile ses âges : enfance printanière, adolescence estivale et âge adulte automnal ; elle nous emmène sur les sentiers d’une observation minutieuse et attentive. 

La carotte sauvage appartient à la famille des Apiacées. Ses cousines sont des plantes communes et comestibles comme le céleri, le fenouil, l’aneth ou le persil, des médicinales comme l’angélique, mais aussi de grandes dangereuses aux noms qui font frémir, comme la ciguë. Au premier coup d’œil, rien ne semble différencier toutes ces dames qui se ressemblent toutes à s’y méprendre, avec leurs longues tiges, leurs feuilles alternées et composées et leurs fameuses ombelles de fleurs blanches.

On ne va pas se mentir, la famille des Apiacées n’est pas la plus évidente pour un débutant et il faut commencer en douceur, peut-être en identifiant les mortelles, puis les toxiques et y aller crescendo. On est particulièrement prudent si l’on ne dispose ni des fleurs ni des fruits qui facilitent la reconnaissance.

Une petite phrase à mémoriser est : “s’il y a des poils, c’est au poil”, les plantes mortelles de cette famille ayant toutes des tiges glabres. Ceci étant dit, certaines peuvent être poilues et toxiques, on prend donc encore une fois mille et une pincettes…

La carotte sauvage est comestible de la tête aux pieds. Dressée sur une tige poilue de 30 à 80 cm de haut, on peut manger ses toutes jeunes tiges encore souples du début du printemps qui ont un goût frais et aromatique. Ses boutons floraux apparaissent au début du printemps et les bractées dessinent autour d’eux de fines auréoles pointues. 

Ses fleurs sont un bijou de détails et de finesse, les anglo-saxons lui ont d’ailleurs donné le nom de Queen Anne’s Lace – littéralement dentelle de la Reine Anne – en hommage au dessin de ses fleurs ciselées à l’extrême en un vrai travail d’orfèvre.

Elles se consomment cuites comme des légumes ou crues, dans une salade ou en décoration de plat. 

Cousine de la dangereuse ciguë, la carotte sauvage s’en distingue notamment par la présence d’une minuscule fleur de couleur pourpre qui apparaît parfois en son centre, parmi les fleurs blanches. Cette petite fleur stérile, sans étamine ni pistil, s’appelle “mouche de la carotte”, peut-être en référence aux “mouches”, ces grains de beauté élégamment placés sur le visage. Et il semble en effet que la carotte sauvage use de ses charmes pour attirer les pollinisateurs, et que ça marche.

Les ombelles forment une superbe piste d’atterrissage pour les nombreux insectes qui viennent y séjourner voire s’y loger.

En saison estivale, on y croise la punaise Arlequin, rayée de noir et de rouge, des chenilles de papillons, des coccinelles, des insectes butineurs, et d’autres créatures ailées ; pendant les longs mois d’hiver, lorsque la fleur s’est refermée, elle abrite les araignées et les perces-oreilles, ces petites créatures de l’ombre. 

En effet, lorsque la fleur a été fécondée, les rayons de l’ombelle vont se dresser verticalement et se courber, l’inflorescence devient brune et se referme, formant comme des petits nids d’oiseaux remplis de fruits ovales, secs et hérissés de petits aiguillons. Ces graines sont comestibles et ont un goût épicé, proche d’un poivre aux notes fruitées; on les utilise comme condiment végétal, en combinaison avec du salé comme du sucré. On peut récolter tout le “nid” et le laisser sécher pour ensuite récupérer les graines.

C’est au moment de sa fin de cycle, lorsqu’elle se referme, que la carotte sauvage est le plus facilement identifiable, car, comme la nature est un excellent professeur, elle fait se côtoyer les différents âges de la plante.

On voit donc parfois sur un même pied des fleurs épanouies et d’autres en fin de cycle qui brunissent et se recroquevillent, ce qui permet de bien observer les stades de vie de la plante.

Le fruit, qui contient la graine, contient beaucoup de propriétés médicinales. On dit qu’il est carminatif, c’est-à-dire qu’il va nous aider à mieux gérer les ballonnements et les gaz, par les substances volatiles qu’il contient. Les graines de carotte sauvage, d’énergétique chaude, sont stimulantes et particulièrement adaptées à une digestion lente, avec une tendance à la stagnation et donc à la fermentation et aux ballonnements. On peut consommer la plante seule, en infusion, lorsque les ballonnements apparaissent, ou en combinaison avec d’autres plantes, pour souligner son action. Alliée du système urinaire, elle est diurétique et va aider les reins à éliminer les déchets et balayer les bactéries lors de cystites. Pour un effet plus ciblé, on peut l’associer à des plantes désinfectantes urinaires, comme la busserole ou la bruyère. Comme cette dernière, la carotte sauvage était utilisée dans le passé pour faciliter le passage de petits calculs rénaux. La carotte sauvage agit également sur le système reproducteur féminin. Règles irrégulières, douloureuses et abondantes, retard ou absence des règles, elle influe, autant pour tempérer l’excès que pour compenser le manque. Elle est aussi galactagogue et stimule la production de lait maternel et certains lui confèrent même des propriétés contraceptives. Robin Rose Bennet, une herboriste américaine, a mené une expérience sur un panel de femmes entre 18 et 50 ans qui ont suivi un protocole très précis en consommant de la teinture-mère de fruits et de fleurs. Les résultats sont assez intéressants mais ne permettent pas encore de tirer de conclusion à grande échelle… affaire à suivre!

Quant à la racine, elle n’est pas orange mais beige et ressemble plus à un panais chétif qu’à une bonne vieille carotte. La racine, formée d’un pivot central et de petites radicelles, est plus petite mais aussi plus fibreuse, plus ligneuse que la version cultivée et n’offre pas son potentiel gustatif.

La récolte de racines de carotte sauvage peut-être laborieuse et les racines sont assez peu goûteuses, même si elles contiennent une bonne partie des principes actifs.

On l’utilise pour des utilisations externes et cosmétiques, comme dans un macérat huileux, riche en bêta-carotène, qui permet de préparer la peau au soleil. On peut récolter les racines au début du printemps, mais puisque les fleurs ne sont pas sorties, les risques de confusion avec d’autres plantes sont grands, ou à l’automne, lorsque la plante forme ses fameux petits nids remplis de graines et est facilement reconnaissable.

La carotte sauvage est actuellement de sortie, on la rencontre en boutons, en fleurs, en graines; promenez-vous dans les champs et les terrains en friche pour la rencontrer, l’observer, l’identifier et pourquoi pas la récolter!

Contre-indications : en cas d’insuffisance rénale, chez la femme enceinte et allaitante.


 

Illustrations: Agathe Delrue