«Penser global» d’Edgar Morin

Été 2017

Penser global est l’un des nombreux ouvrages du sociologue français Edgar Morin. En partant d’une pensée critique sur la société actuelle et les ravages de la mondialisation, Morin replace l’humain au centre des réflexions. Cet humain ne pourra être sauvé que lorsqu’il acceptera enfin sa vraie nature «trinitaire». Dot-To-Dot s’est penché sur ce concept.


 

Edgar Nahoum né à Paris le 8 juillet 1921. Après être entré en Résistance en 1942 où il choisit le pseudonyme de Morin, il devient journaliste puis docteur chercheur au CNRS en 1950. A 95 ans aujourd’hui, il est l’auteur d’une œuvre immense et riche ; pas moins d’une soixantaine d’ouvrages ont été publiés dont La Méthode qui est le plus célèbre. Très actif sur les médias et les réseaux sociaux, le ponte de la pensée complexe s’attache désormais à réfléchir sur la mondialisation et s’engage dans le combat écologique. En 2015, il écrit Penser global qui est une invitation à repenser nos connaissances sur l’humain, son histoire et sa place dans l’univers. 

À l’heure de la mondialisation, sur tous les continents la population fait face à des problèmes majeurs comme celui du dessein de la Terre. Le changement climatique et la crise économique nécessitent de se réapproprier nos connaissances économiques, sociologiques, psychologiques et religieuses.

Selon Edgar Morin, les «rapports d’experts séparés» remis à «nos responsables» ne permettent pas de relier ensemble toutes ces connaissances, et donc de les assimiler d’un point de vue global. Ce type de pensée représenterait une nécessité vitale pour l’avenir de l’humanité. Ce livre en est une présentation rapide et concise.

Été 2017

La définition trinitaire de l’humain

L’essai est composé de sept chapitres en commençant par le concept de «trinité bio-socio-anthropologique». La problématique se repose sur le constat que notre connaissance actuelle de l’humain ne prend pas en compte sa nature à la fois diverse et unitaire. 

Edgar Morin établit une première définition de l’humain. Il part du postulat que celle-ci est trinitaire car elle comporte à la fois l’individu, l’espèce humaine (ou biologique) et la société. L’humain est donc un être à «100 % individuel», à «100 % biologie» et «à 100 % social». L’individu se reproduit à un autre individu pour que l’espèce humaine puisse se perpétuer. Il en est à la fois le produit et le producteur. Il en va de même entre l’individu et la société: «l’individu est producteur de la société qui le produit». Grâce aux interactions entre individus, ceux-ci renouvellent la société.

De ce fait, la définition trinitaire de l’humain devrait être enseignée et placée au centre des débats.

Ce rythme ternaire est chéri par l’auteur et se retrouve dans son explication du maintien et de l’évolution de l’humanité. Pour lui, c’est une trilogie qui commande notre «existence au sein de l’univers»: l’ordre, le désordre et l’organisation. Cette trilogie se base sur des règles établies en génétique et métaphysique, mais la conclusion qui en ressort est la suivante: notre vie humaine est issue d’une série d’accidents. Non seulement l’extinction des dinosaures mais aussi la disparition de 80 % des espèces vivantes à l’époque primaire ont engendré la vie de nouveaux êtres vivants sur de nouvelles bases. Tout comme la planète qui a rencontré et rencontrera encore des astéroïdes ou météorites qui la modifieront.

Notre interdépendance avec la nature vivante

À partir de là, le livre nous fait prendre conscience qu’en tant qu’humains présents sur la Terre, notre existence est entièrement soumise aux aléas physiques et biologiques, et que la vie est un «phénomène créateur». Un écosystème ne peut exister que grâce au circuit de «mort»: un petit végétarien mange des herbes, un petit carnivore mange un petit végétarien, un gros carnivore mange un petit carnivore. Quand ceux-ci meurent, ils deviennent nourriture des insectes nécrophages et leurs sels minéraux alimentent les racines des plantes. Aucune place n’est accordée à la dimension du mystique et du sacré dans l’histoire de l’apparition humaine. L’auteur la présente au contraire comme la première cause d’occultation de notre relation à la nature.

Le monde occidental aurait mis plus de temps que d’autres civilisations à célébrer son rapport à la nature mère, du fait que la religion considère l’homme comme une création à l’image de Dieu séparée de celle de tous les autres animaux.

Sur cet avis tranché, Morin continue à mettre en exergue la séparation de l’homme et de la nature en abordant le cas de Descartes. Le père de la philosophie moderne considérait effectivement qu’un animal se différencie d’un homme par son absence d’âme et d’esprit. Et que l’homme pourra dominer la nature grâce au développement de la science. Une vision qui va se généraliser et donner libre champ à l’expansion d’un monde économiste, marchand et capitaliste.

Été 2017

Pensons global

L’appartenance idéologique d’Edgar Morin au communisme guide sa pensée et sa critique contre la mondialisation. Il n’en reste pas moins pertinent. 

Penser global, c’est quoi? C’est déjà savoir qu’il est difficile de sortir d’un monde renfermé sur lui même si on n’abandonne pas la «quantification». Ce phénomène nous empêche d’observer notre interdépendance à la planète, à la nature, et nous entraîne dans l’insécurité d’un monde incertain. Une chose décevante ici est qu’Edgar Morin n’explique pas plus en profondeur ce qu’est la «quantification». La solution qu’il apporte a été toutefois une belle découverte: la nécessité de créer une unité entre les peuples à travers la diversité.

Le besoin de s’épanouir au sein de sa communauté passe par les apports positifs des uns et des autres.

Et le progrès au sein d’une communauté sera rendue possible par ce que Morin nomme une économie «écologisée», c’est à dire une économie du bien-être ; de la santé ; de la solidarité et de l’éducation. C’est ce type de croissance qui serait à privilégier plus qu’une économie de guerre ou de la «frivolité» qui prône le consumérisme. Ce genre d’économie là doit être mis sur la voie de la décroissance. On doit donc allier croissance et décroissance en éduquant sensiblement chacun à un nouveau rapport à la consommation. Il ne s’agit plus de séparer croissance et décroissance, mais d’allier les deux ensemble. À cela s’ajoute l’agro-écologie qui est un signe, selon l’auteur, faible mais prometteur pour l’alimentation future des villes, avec notamment la construction des écoquartiers.

Plus théoriquement, Penser global est un appel à retrouver sa place au sein du couple «Je-Nous» qui constitue notre histoire parmi les êtres humains et à ne pas négliger aucune des deux composantes.

Il veut également que nous nous réapproprions la vie d’une façon plus poétique que prosaïque.

Je conclurai par une citation de Pierre Rabhi interviewé dans le documentaire En quête de sens de M. De la Ménardière et N. Coste sorti en 2017: «Parfois vous prenez une petite graine de tomate, c’est insignifiant et tout petit. Vous la mettez dans la terre, ça vous donne des kilos de tomates. Qu’est ce qu’il s’est passé? Il y a quelque chose qui s’est passé, c’est à dire qu’il y a une intelligence. Ça ne veut pas dire que la graine a un cerveau, mais ça veut dire qu’il y a une intelligence qui orchestre tout ça pour aller vers une espèce de symphonie et d’harmonisation. Le problème c’est qu’on a rompu avec cette sorte d’intelligence pour aller vers l’intelligence mécaniste et raisonneuse.».

 


«1 livre, 1 idée» présente les réflexions tirées des livres chers à Dot-To-Dot. Vous aussi vous lisez au sujet de l‘écologie et des rapports complexes entre la nature et l’humain? Vous pouvez participer à la collaboration d’un article : envoyez un mail à anna@dot-to-dot.be

Illustrations : Amélie Fenain