Chicago Bulbes: “La ville est un terrain de jeu”

Automne 2017

En 2012, Laurent Trierweiler, Laurent du Bus et Robin Jellema lancent un comité de quartier à Sainte-Catherine visant à renforcer le vert dans les rues. Ils plantent alors des micros-jardins urbains aux pieds des arbres, des plantes grimpantes sur les façades et organisent des événements pour la promotion du vert en ville. Ils s’aperçoivent lors de ces interventions qu’il y a une demande importante de jardins écologiques à Bruxelles et lancent dans la foulée Chicago Bulbes en 2015. Chicago Bulbes se sont donc des aménagements de jardins écologiques mais pas seulement. Entretien.


 

Comment se passe l’aménagement d’un jardin écologique ?

Dans notre travail, il y a une partie d'aménagement, de conception et de réalisation. Nous travaillons sur tous les aménagements possibles dans un jardin : potager, mare, compost, constructions éventuelles comme les cabanes, etc. Pour la partie botanique, le principe c'est d'augmenter le nombre de variétés de plantes de façon exponentielle. Ce n'est pas beaucoup mais c'est déjà bien de dépasser les cent variétés sans compter les parties potagères. Nous prenons en compte la permaculture dans notre approche.

Nous n'enlevons pas les plantes intéressantes qui sont souvent présentes parce que nous travaillons essentiellement avec des plantes indigènes. Nous ne sommes pas réticents aux plantes exotiques mais souvent elles ont moins d'intérêt par rapport à la biodiversité. Nous devons souvent faire des compromis entre l'esthétique, le comestible, l'indigène et le sauvage. Nos clients nous proposent rarement de travailler sur un terrain en friche. Généralement, ils veulent modifier ou rendre un peu plus sauvage leur jardin et pouvoir se l'approprier avec une connaissance botanique de ce qu'ils vont mettre dedans. C'est pour ça que nous parlons plus en terme d'accompagnement que de création de jardin. Nous réfléchissons avec les gens de leurs envies et nous essayons ensuite que ça soit eux qui plantent et qui aménagent leur jardin. Le but c'est qu'ils deviennent autonomes. Nous n’avons pas envie de faire un jardin pour quelqu'un qui se croira dans un décor et qui n'aura pas d'interaction avec celui-ci. Les personnes avec qui nous travaillons, sans avoir spécialement de connaissances particulières, ont toujours envie de s’y mettre.

Automne 2017

Pouvez-vous nous parler de votre projet de houblon sur les toits ?

Avec Chicago Bulbes nous ne faisons pas que des jardins et nous voulons rester dans cette notion de biodiversité urbaine et de projets qui ne sont pas forcément rémunérateurs mais qui sont importants pour nous. Dans la rue du houblon (quartier Sainte-Catherine, ndlr)  il y a un énorme terrain qui est en friche depuis des années. À force de passer devant, nous nous sommes dit “pourquoi ne pas faire une culture de houblon dans la rue du houblon ?” C'est bêtement comme ça que l'idée est venue! Nous étions déjà dans une certaine recherche d’appropriation des terrains en friche et nous voulions proposer à la région d'y augmenter la biodiversité. Nous avions lu le mémoire de Julien Ruelle qui avait analysé cette question des friches et en avait retiré que pour les habitants d'un quartier, un terrain en friche qui est laissé à l'abandon pendant 10 ans est un laps de temps énorme alors que pour la région ce n'est rien du tout. Il pointait cette différence de temporalité et ça nous a donné l'idée de faire quelque chose à ce niveau-là. Mais le problème c'est que les propriétaires sont frileux à l’idée de donner l'accès à une friche parce qu'il y a déjà eu des problèmes, par exemple avec des potagers, où les gens investissent à fond le terrain et le propriétaire n'arrive plus à les en faire partir.

Le terrain de la rue du houblon appartient aux archives fédérales et nous leur avons présenté un projet que nous trouvions vraiment super et bénéfique pour tout le monde : nous allions nettoyer tout le terrain, planter nos houblons et entretenir tout ça. Nous n’avions pas du tout imaginé que ça n'allait pas être accepté. Comme nous avions déjà construit ce projet, que nous avions déjà des contacts avec des brasseries bruxelloises, on ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin. Nous sommes alors partis sur l'idée d'avoir plein de petits endroits à Bruxelles où déposer nos plants de houblon tout en se restreignant au niveau de la distance. Cela veut dire que si les gens ont une terrasse de 10m2, il pourront avoir 10 plants de houblon. Le principe c'est de pouvoir placer ce houblon et d'avoir une production l'année prochaine.

Nous avons créé des prototypes de bacs pour les placer chez les personnes désireuses d'en accueillir pour éviter de les planter dans leur terre. Nous voulons multiplier les lieux: jardins, toits, terrains en friches. Nos bacs sont facilement transportables, économes en eau et peuvent contenir assez de terre car le houblon est une plante qui demande beaucoup de nutriments.

Le houblon s'affirme au cours des années, il peut même ne pas produire la première année. Il commence à donner des fleurs la deuxième année et est mature à partir de la quatrième année. C'est donc une plante qui prend son temps mais qui produit assez rapidement. C'est un projet encore embryonnaire, les houblons sont tout jeunes, il ne font même pas un mètre de haut !

Automne 2017

Tout le monde peut-il vous proposer un espace ?

Dans l'idéal, nous recherchons des personnes qui ont un jardin ou un espace bien placé et qui soient brasseur-amateurs. Il faut donc qu’ils aient un intérêt à avoir des houblons de production pour pouvoir brasser de la bière. Nous avons des partenariats avec des nano-brasseurs, donc l'amateur de bière aurait la possibilité de faire des brassins collectifs. Ces personnes vont créer pleins de bières différentes et ça nous a donné l'idée de réaliser des événements où les gens pourront goûter les bières de houblon bruxellois des uns et des autres.

Trouvez-vous que Bruxelles est une ville qui permet aux projets comme le vôtre de se développer ?

Bruxelles favorise les projets, elle n'est pas très contraignante. Elle est aussi très fertile, il y a plein d'espaces disponibles. Avec une idée de projet, il y aura toujours moyen de la mettre en place à Bruxelles. À ce niveau-là c'est agréable d'habiter dans cette ville. Pour nous, la ville est un terrain de jeu.

Vous avez d'ailleurs organisé une fête de quartier en juin dernier !

Oui ! C'est la continuité du premier événement que nous avions organisé pour la « sensibilisation » à tout ce qui est en lien avec la nature en ville. Nous y offrions des plantes par exemple. Chaque année nous réorganisons cet événement qui permet de créer du lien dans le quartier, de faire la fête, d’avoir la rue pour nous sans voitures et y faire ce qu'on veut ! Cette année nous sommes allés à la rencontre de tous les commerçants du quartier pour leur proposer d'offrir quelque chose pour organiser un tombola gratuite. Tous les habitants recevaient un bon pour une boisson ou une glace gratuite, par exemple. Ça permettait de connecter les habitants avec les commerçants. Ce sont donc des choses que nous faisons qui ne sont pas forcément en lien avec l'écologie mais ce sont des actions qui nous inspirent.

Comment voyez-vous évoluer Chicago Bulbes dans les années à venir ?

Nous sommes animés par le fait de développer de nouvelles choses, nous aimons tester et expérimenter. Chicago Bulbes est notre terrain de jeu. La confrontation des plantes sauvages avec le milieu urbain est fascinante. Cette année nous avons fait un projet de cuisine avec des plantes sauvages que nous aimerions faire perdurer. Nous avons toujours plein d'idées et quand une idée nous paraît vraiment bonne nous essayons de la concrétiser.

Illustrations : Nina Cosco